16
Jun
2015
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L’usurpation d’identité : le cas Leah Palmer

Vos photos de vacances finiront-elles sur le profil Instagram d’une personne qui se fait passer pour vous, avec un autre nom, et une vie réinventée ? A l’heure où nous sommes nombreux à poster des photos mettant en scène notre vie privée sur les réseaux sociaux, l’usurpation d’identité nous guette tous. C’est en tout cas arrivé à Ruth Palmer, dont toutes les photos ont été volées pour recréer une “Leah Palmer” complètement imaginaire. Cette histoire rapportée par Patrick Smith de Buzzfeed a fait le tour de la planète en quelques jours. Pourquoi ce fait divers est-il si dérangeant ? On vous le résume, et on vous donne quelques esquisses d’explications.

Leah Palmer, une vraie fausse personne

Qui est Leah Palmer ? En apparence, c’est une jet-setteuse qui travaille dans la mode et qui voyage partout dans le monde. Elle est suivie par des milliers de personnes sur les réseaux sociaux. Une vie de rêve qui paraissait réelle puisqu’elle échangeait des messages avec de nombreuses personnes en ligne, et avaient des conversations téléphoniques avec certains. Elle avait même développé une relation amoureuse avec un homme, qui ne l’a jamais rencontrée, puisqu’elle inventait toujours des excuses pour annuler leurs rendez-vous galants. Mais en réalité, “Leah Palmer” n’existe pas : cette mystérieuse femme est une invention créée à partir du vol de près de 900 photos d’une personne, qui elle, existe bel et bien. Ruth Graves a ainsi découvert un beau jour qu’elle avait été dépossédée de son identité “par quelqu’un qui a plus de followers” qu’elle, pendant trois ans. Les photos de son petit ami, de ses vacances… ont été totalement remises en scène et reconstruites pour appartenir à la vie parfaite de Leah Palmer. Des photos qui selon Ruth étaient privées, c’est-à dire qu’elles n’étaient pas disponibles au-delà d’un cercle d’ami restreint. Au-delà du fait divers, cette histoire incroyable est intéressante à bien des égards, et on peut en tirer quelques leçons.

Un des faux comptes Instagram créé au nom de Leah Palmer, avec les photos de Ruth Palmer

Un des faux comptes Instagram créé au nom de Leah Palmer, avec les photos de Ruth Palmer

L'usurpation d'identité n'est pas un délit partout

La personne qui a créé Leah Palmer n’a pas été démasquée. Mais même si elle l’avait été, elle n’encourrait aucune sanction. En Angleterre, l’usurpation d’identité n’est pas un délit. On peut impunément s’approprier les photos d’un autre si elles ont été mises en ligne (y compris en privé), si on ne s’en sert pas pour commettre un vol, un meurtre, une escroquerie. En revanche, en France, la punition peut aller jusqu’à un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende depuis 2011. La loi en la matière est donc toute relative selon le pays dans lequel on se trouve. La loi anglaise sous-estime-t-elle les ravages de l’usurpation d’identité ? La législation risque fort d’évoluer à travers le monde, car le catfishing (voler l’identité d’une personne et dialoguer en ligne en se faisant passer pour elle) n’est pas près de s’arrêter. Comme dans les romanciers policiers, tout le monde, y compris la victime, se demande “Qui” a pu commettre un pareil forfait. Les spéculations vont bon train, et jusqu’ici cette personne n’a pas été découverte. Mais si on voulait vraiment se la jouer détective, ne devrait-on pas commencer par se demander “Pourquoi ?”. La question du “Pourquoi” n’est-elle pas un meilleur point de départ ?

La véritable Ruth Palmer, dont les photos ont été volées.

La véritable Ruth Palmer, dont les photos ont été volées. Oui, c’est la même jeune femme, et le même jeune homme que plus haut !

Pourquoi avoir créé Leah Palmer ?

Les techniques de vol sont très nombreuses et les malfaiteurs rivalisent d’inventivité pour dérober les informations personnelles et se faire passer pour quelqu’un d’autre. Souvent il s’agit de réaliser des fraudes bancaires. Deuxième cas fréquent : nuire à la victime en se faisant passer pour elle. Cela peut aller de la blague potache de collègue de bureau (écrire un statut Facebook ridicule sur le profil de quelqu’un qui est parti en réunion en laissant son compte ouvert) à une véritable volonté de causer du tort (écrire un email d’insultes à l’employeur de la personne en se faisant passer pour elle). Mais dans le cas de Leah Palmer, on s’interroge sur le motif. L’auteur de ces faux profils a créé un personnage à la hauteur de ses fantasmes, qui ressemble à Ruth Palmer mais qui est aussi très emprunté à la vie de blogueuses et instagrameuses aux centaines de milliers de followers qui font rêver les internautes avec leurs photos de lieux de vacances extraordinaires et de vêtements de créateurs. Evidemment, cette personne a un comportement pathologique et est atteinte d’une forme de mythomanie très aiguë. Mais cette forme de déviance est aussi une création monstrueuse née des réseaux sociaux. Récemment, un article du Huffington Post mettait en lumière le fait que l’addiction aux réseaux sociaux pouvait causer un grand sentiment de solitude. A force de suivre des comptes de femmes postant sans cesse des photos mettant en scène une vie fabuleuse, certaines personnes peuvent aller jusqu’à déprimer. Une sensation d’être le spectateur du bonheur des autres qui peut mener à la folie et à des actes nuisibles et dangereux. La vie parfaitement mise en scène des blogueuses sur Instagram peut donc faire des ravages.

Mais alors qui ?

Jalousie, mythomanie, psychose, addiction aux réseaux sociaux : le cocktail Molotov a fait ravage et a donné naissance à un monstre caché sous l’apparence d’une belle jeune femme parfaite, Leah Palmer. Deux constats ont été faits sur l’identité de cette personne, et ils sont tous les deux discutables. Premièrement, ce serait une personne de l’entourage de Ruth Graves puisqu’elle avait accès à ses photos privées. Malheureusement, non. Il est très facile d’accéder aux photos privées d’un inconnu, ou de quelqu’un qu’on connaît très peu, pour peu qu’on ait eu connaissance de son existence par le biais d’une relation commune. C’est peut-être ce qui s’est passé. Cette personne a dû tout faire pour être le plus discrète possible, pour tout observer sans qu’on sache qu’elle soit là, comme une souris dans le trou d’une serrure. Autrement dit, un professionnel du stalking. Deuxièmement, Ruth Graves prétend que personne dans son entourage n’aurait le temps de se livrer à de telles activités. Ruth évoque peut-être son entourage proche, ses vrais amis. Mais elle oublie que dans ses cercles sur les réseaux sociaux, il y a aussi des personnes qui ne sont pas de véritables amis. Elle oublie des personnes qu’elle connaît finalement très peu ont accès à ses informations personnelles. Ces quasi inconnus rencontrés à une soirée ou à une mariage peuvent donc parfaitement être des psychopathes ayant accès à ses informations personnelles en permanence. Et si on vous observait sans que vous le sachiez ?

Ne pas céder à la peur pour autant

Quand on lit pareil récit, on a envie de disparaître de tous les réseaux sociaux. Et pour peu que l’on vous ait déjà usurpé votre identité d’une manière ou d’une autre, cette peur est encore plus forte. Mais il ne faut pas céder à la peur. L’objet de cet article n’est pas de vous donner des conseils sur le sujet, mais si l’on ne devait en retenir qu’un : soyez vigilants. Ruth Graves a subi le vol de son identité pendant trois ans. C’est TRES long, et si elle avait été une plus grande utilisatrice des réseaux sociaux, elle s’en serait aperçue rapidement. La vigilance c’est aussi quelques principes de base comme : ne pas répondre aux messages suspects, faire attention à ses mots de passe, et surveiller les contenus qu’on poste, et ce qu’ils deviennent. Il faut aussi garder à l’esprit que les malfaiteurs piratent souvent des vrais profils. Vous avez l’illusion que vous discutez avec votre ami sur Facebook Messenger, mais tiens aujourd’hui il a une manière de s’exprimer un peu étrange, il fait des fautes d’orthographe, il est évasif… Et au-delà, la fille sublime avec qui vous discutez sur Tinder en ce moment est peut-être un vieux barbu… Il ne s’agit pas d’être paranoïaque, mais il faut rester alerte et se faire confiance quand on détecte quelque chose d’étrange. Car le propre du catfishing, c’est cette capacité incroyable à nouer de vraies relations… y compris des relations “sentimentales” ! Ayez donc toujours un oeil sur votre identité en ligne. Il ne vous viendrait pas à l’idée de laisser votre portefeuille sans surveillance ? Faites de même pour votre profil Facebook, et méfiez-vous des faux amis. Cela vous permettra de poster les photos de vos vacances au Touquet avec Gertrude sans voir surgir un beau jour une certaine @GertrudeFashion qui ressemble trait pour trait à votre bien-aimée et qui prétend avoir une relation avec @Georges28 ! Et si l’usurpation d’identité est avérée, il faut demander immédiatement aux responsables des sites qui hébergent les contenus en question de les supprimer. En France, l’usurpation d’identité est un délit donc vous pouvez porter plainte auprès du commissariat. Dans tous les cas, respirez un grand coup et restez calme. Votre identité, ce ne sont pas vos photos Facebook. Personne ne s’est incarné en vous : ceci n’est pas de la science-fiction. Votre identité reste bien au chaud, même si des avatars numériques qui vous ressemblent surgissent un jour de nulle part !

Pas question de céder à la peur ! Si je suis vigilant je peux continuer à poster des photos de moi et ma copine Gertrude à la plage pour faire rager mes amis Facebook.

Pas question de céder à la peur ! Si je suis vigilant je peux continuer à poster des photos de moi et ma copine Gertrude à la plage pour faire rager mes amis Facebook.

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