27
Apr
2015
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Réseaux sociaux : le corps sur le bancs des accusés

Le corps est-il un fauteur de troubles sur le web social ? Régulièrement, on accuse la mise en scène du corps de tous les maux : apologie de l’anorexie, célébration du culte de la minceur, retouches extrêmes, fitness à outrance avec la mode du #fitspo… On va même jusqu’à imaginer des lois pour y encadrer la représentation du corps. Au-delà de la question de savoir si cela est même possible, et sans nier le fait que ces accusations recouvrent une réalité, il convient néanmoins de s’interroger : les réseaux sociaux encouragent-ils vraiment ces comportements extrêmes ? Le Café des Médias a rencontré la blogueuse sportive Anne Dubndidu, qui nous offre un témoignage très éclairant sur le sujet.

La méthode

Déjà en 2009, la police de l’apparence commençait à frapper. C’était le sujet de cet excellent article du chercheur André Gunthert. Il s’agissait à l’époque de créer l’obligation de mentionner qu’une image a été modifiée sur Photoshop. Ce projet de loi visait les photographies publicitaires. Mais André Gunthert posait la question : pourquoi viser uniquement la publicité, et exclure le cinéma, les magazines féminins ou encore YouTube ? On veut lutter contre une représentation imaginaire, mais seulement sur certains supports. Et c’est encore le cas aujourd’hui quand on cherche à lutter contre des photos et des communautés sur Instagram. On le fait, mais de manière timide. Pour le symbole ? Comment lutter contre des représentations ancrées dans toute une société et appuyées par de forts enjeux économiques avec des dispositions législatives dans un seul pays ? La question de l’efficacité se pose. Si on veut vraiment faire le poids, il s’agit de lancer un chantier beaucoup plus vaste. Un chantier qui commence avec l’éducation, comme nous l’explique Anne Dubndidu :

Je pense que cela commencerait par exemple par mieux valoriser l’effort physique des jeunes filles dans les cours d’EPS à l’école. Leur apprendre que la transpiration, ce n’est pas grave. Qu’être sale quand on fait du sport, c’est normal. Les encourager à avoir la même approche du sport que les garçons.

L'apologie de la minceur sur les réseaux sociaux circule par des photos de corps mais aussi via des citations.

L’apologie de la minceur sur les réseaux sociaux circule par des photos de corps mais aussi via des citations. Des images beaucoup moins fréquentes qu’on pourrait le croire.

Le corps coupable

La glorification de l’anorexie sur le web social n’est pas née avec Instagram. Elle existait déjà dans les années 2000 (en particulier sur skyblog, mais pas seulement), mais l’audience était beaucoup plus limitée donc on n’en parlait pas comme d’un phénomène de société. Pourtant, c’est très comparable : des communautés s’assemblent autour d’une thématique. Mais on constate l’émergence d’autres tendances, comme le fitspo (contraction et abréviation des termes “fitness” et “inspiration”) , qui consiste en une célébration du corps musclé et de l’alimentation saine autour de photos de femmes correspondant à un certain idéal-type à atteindre. Une mode qui tend à agacer Anne :

La montée en puissance du fitspo sur les réseaux sociaux m’énerve parce que cela n’a rien à voir avec le sport, qui est un mode de vie et qui ne consiste pas à faire 50 abdos tous les jours pendant 3 semaines. Les risques : encourager des pratiques extrêmes ou dégoûter de l’effort physique, en particulier les très jeunes filles, plus influençables.

Anne veut encourager les femmes à faire du sport, pour elles.

Anne veut encourager les femmes à faire du sport, pour elles.

Ce regroupement sur le mode du partage rend ces communautés visibles et puissantes. Roland Barthes parlait dans Mythologies du visage de Greta Garbo, sculpté et éphèmère : la fabrique de l’apparence, comme le rappelle cet article du Monde, est liée à l’émergence de l’image. Ce qui est peut-être nouveau et ce qu’amènent les réseaux sociaux : un aspect miroir grossissant, avec des communautés qui deviennent extrêmement visibles. Et ce qui existe socialement devient omniprésent. On a beaucoup parlé de la censure qu’avait exercé Instagram sur les menstruations d’une femme. Oui il y a eu censure mais il serait intéressant de comprendre pourquoi. Les menstruations, comme le fait d’être gros, renvoient à une image perçue comme négative du corps. Il convient donc de ne pas diaboliser Facebook et Instagram sur ce point précis, qui ne font que mettre en images des schémas sociétaux.

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La mode du Fitspo. Ici Tara Stiles, coach star des réseaux sociaux.

Puissance du corps et résistance aux normes

Reprenons l’exemple de l’anorexie, l’objet du délit. On entend souvent en effet que cette pathologie est liée aux magazines féminins, à la mode, et désormais aux photos Instagram. N’est-ce pas une affirmation un peu trop définitive pour une maladie si complexe ? Dans ses Dialogues avec Claire Parnet, le philosophe Gilles Deleuze livre une toute autre analyse :

L’anorexie, c’est une manière d’échapper à la détermination organique du manque et de la faim (…) C’est une politique, une micro-politique, échapper aux normes de consommation pour ne pas être soi-même objet de consommation (…) c’est une protestation féminine, d’un corps qui veut avoir un fonctionnement de corps, et pas seulement des fonctions organiques et sociales qui la livrent à la dépendance.

Gilles Deleuze parle ici de l’anorexie mais on peut élargir son analyse à tous les comportements qui consistent à modeler son corps. Le philosophe ne nie pas le rôle prescripteur des médias, ni le rôle des normes sociales. Mais il veut signifier que les adolescents ne sont pas passifs et ne font pas qu’adopter des règles pré-établies, même dans le cas de pathologies alimentaires comme l’anorexie ou l’orthorexie.

Autrement dit, les usagers des réseaux sociaux ne font pas qu’absorber des images sans réfléchir : le fait d’y être exposés sans cesse ne les conduit pas à vouloir reproduire tout ce qu’ils voient. Il y a bien évidemment une dimension d’imitation, une “servitude volontaire”, mais qui n’est que la partie visible de l’iceberg ! C’est ce que retient la blogueuse Anne de ses discussions avec la communauté (plus de 30 000 personnes) qui la suit sur Instagram :

Les filles s’abonnent à mon compte Instagram pour se motiver. Je suis la bonne copine qui les motive, pas un modèle à suivre absolument. Les femmes ne sont pas influençables au point de copier à la lettre de ce qu’elles voient. Elles vont seulement s’inspirer de ce qui leur convient. On choisit les comptes auxquels on s’abonne, c’est important de le rappeler. On a un certain libre arbitre. Le fitspo, l’orthorexie… tout cela ce sont des comportements extrêmes, une minorité visible.

Sur le blog d'Anne, vous ne trouverez pas de conseils pour maigrir.

Sur le blog d’Anne, vous ne trouverez pas de conseils pour maigrir.

La dimension d’imitation ne suffit pas à décrire tous les processus qui peuvent s’y produire. Ce qui, au fond, est assez rassurant. Les très nombreuses images auxquelles on est exposé sur les réseaux sociaux ne nous rendent pas aveugles.

Le corps émancipé sur les réseaux sociaux

Face aux images de corps idéal sur les réseaux sociaux, il y a donc bel et un bien un phénomène de résistance. La résistance aux normes corporelles, un thème abordé par Michel Foucault. L’auteur de Surveiller et punir est certes connu pour ses travaux qui montrent à quel point nos corps sont façonnés par des normes politiques, sociales, culturelles…. Mais il démontre aussi en creux que face à ces normes, des résistances par l’action apparaissent. Et ce sont ces résistances corporelles qui, in fine, permettent de s’émanciper. Selon Anne, le sport est un vecteur d’émancipation :

Beaucoup de femmes commencent le sport parce qu’il y a ce diktat de la minceur. Mais au fil du temps elles se rendent compte que c’est une pratique qui les émancipe de tout cela, et que le but n’est pas d’avoir de jolies formes. On fait du sport pour le challenge, pour le défi, et on se détache des canons. Je croise beaucoup de femmes très sportives avec un physique de Madame tout le monde et pour elles cela n’a aucune importance.

Et en effet, qu’est-ce que 5 kg en trop quand on est capable de terminer un marathon ?

>> Anne organise des séances de coaching sportif et de running pour les femmes. On vous invite à découvrir son travail sur son blog. Elle est également l’auteure d’un Guide pour débuter le running, disponible ici.

Anne n'hésite pas à publier des photos d'elle après un marathon... Ce qui l'intéresse ici : partager son challenge avec ses abonnés sur Instagram.

Anne n’hésite pas à publier des photos d’elle après un marathon… Ce qui l’intéresse ici : partager son challenge avec ses abonnés sur Instagram.

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