15
Mar
2015
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Les réseaux sociaux menacent-ils vraiment vos secrets ?

Et si vos secrets étaient en fait bien gardés sur les réseaux sociaux ? La question paraît paradoxale et provocatrice. On se représente généralement les réseaux sociaux comme une sorte de royaume du dévoilement. Dévoilement de la vie privée, des goûts et des activités de tout un chacun. Des données personnelles surveillées par les entreprises mais aussi par les particuliers. L’espionnage devient banal et accepté socialement, et l’exhibitionnisme une norme. Mais ce n’est pas si simple. Les réseaux sociaux restent souvent à la surface de l’intime d’un individu. Et plus il maîtrise ses outils, plus il joue et contrôle son image. On crie à l’espionnage de masse mais connaissez-vous si bien Jean-Michel, cet ami Facebook qui partage des photos de brunch et de ski nautique quotidiennement ? Saviez-vous qu’il était en plein divorce ? Rien ne le laissait deviner… Et vous-même, qui donnez l’impression de tweeter comme vous respirez, au fond vous n’êtes pas inquiet : vos secrets sont bien gardés. Explications.

Votre semaine officielle sur les réseaux sociaux

En 2015, Mireille, votre voisine retraitée un peu trop curieuse n’a plus besoin d’observer vos faits et gestes depuis sa fenêtre ! Il lui suffit de consulter vos publications sur les réseaux sociaux pour vous espionner car elle fait partie de votre liste d’amis. Le lundi, vous avez dégusté un risotto avec votre meilleur ami et vous avez partagé la photo sur Instagram. Mardi, vous avez indiqué sur Facebook par la géolocalisation que vous étiez à un concert de rock. Mercredi, vous avez tweeté que vous seriez à la réunion d’un parti politique dans votre quartier. Jeudi, vous n’avez rien posté parce que vous n’aviez rien d’intéressant à partager. Frustration de Mireille, tentée d’entre-bailler le rideau de sa cuisine ! Vendredi, vous vous êtes inscrit à un événement Facebook sobrement intitulé “Grosse soirée”. Vous avez même commenté l’événement : vous viendrez accompagné et vous apporterez du vin. Pendant cette fameuse soirée, vous avez publié des photos sur Instagram. Vous avez un peu choqué Mireille. Samedi, vous avez supprimé plus de la moitié de ces photos et vous avez déclaré sur Facebook être fatigué. Mireille vous a durement jugé mais vous a apporté du jus de bouleau. Vous vous êtes alors dit que c’était une femme très bienveillante. Dimanche, vous avez battu votre frère au tennis et vous vous êtes empressé de le tweeter, score et smiley victorieux compris.

Mireille n'a pas besoin de vous observer derrière les rideaux pour savoir ce que vous faites.

Mireille n’a pas besoin de vous observer derrière les rideaux pour savoir ce que vous faites.

 

Et votre semaine secrète

Mireille sait donc ce que vous avez fait cette semaine, avec qui et où. Elle recoupe avec les informations qu’elle a déjà pu recueillir (votre petite amie est rousse, votre chien s’appelle Moutarde, votre mère aime bien les robes à carreaux). Cela peut paraître effrayant. Mais Mireille est loin de connaître tous vos secrets. Voici donc votre semaine secrète sur les réseaux sociaux. Lundi sur Snapchat vous avez transmis à deux de vos collègues des informations sur une opération financière risquée (vous travaillez dans le trading). Mardi pendant la pause déjeuner, vous avez discuté avec une inconnue sur Meetic et vous lui avez donné rendez-vous le jeudi suivant. Mercredi, vous n’êtes pas allé à la réunion politique de votre quartier et vous avez finalement fait des photos ridicules de vous et votre chien. Tellement ridicules que vous les avez mises dans une application de votre téléphone qui permet de protéger les photos privées avec un mot de passe. Jeudi, vous avez rencontré l’inconnue de Meetic et vous en avez discuté avec votre meilleur ami sur Facebook Messenger, puis vous avez effacé la conversation. Vendredi, vous avez remarqué un kyste derrière votre oreille droite et vous avez alors publié un message sous pseudonyme sur Doctissimo : “Dois-je consulter ?”. Vous avez ensuite essayé de dialoguer sur WhatsApp avec votre psy, mais il n’a jamais répondu. Samedi, votre conquête Meetic vous a ajouté sur Facebook et vous l’avez acceptée en la classant dans une liste Facebook spéciale (avec un nom de code) pour ne pas qu’elle tombe sur les photos de vous et votre petite amie rousse en train de choisir un nouveau canapé. Dimanche, après le tennis, vous avez ressenti des douleurs musculaires et vous avez posté un nouveau message sur Doctissimo : “Est-ce que le cancer de la cuisse existe ?”.

Des mondes parallèles

Et tout cela, Mireille l’ignore. Elle ne sait pas que vous trompez votre petite amie, que vous êtes hypocondriaque, que vous n’êtes pas vraiment engagé politiquement, que vous avez fait perdre beaucoup d’argent à votre employeur lundi suite à une opération financière risquée, et ainsi de suite… En fait Mireille ne vous connaît pas, car des pans entiers de votre vie connectée lui sont dissimulés. Vous publiez ce que vous voulez bien qu’elle voit. Alors bien sûr, parfois, il y a des fuites et des éléments qui vous échappent. Vous avez oublié de désactiver les publications automatiques de Spotify sur votre profil Facebook donc tout le monde sait que vous écoutez Céline Dion pour vous endormir. Un ami à vous a publié une photo qui ne vous met pas vraiment en valeur. Vous vous vantez d’avoir couru 15 km mais votre collègue, connecté comme vous à l’application Runstatic, vous fait remarquer que votre profil indique 13,5 km seulement. Mais vous contrôlez l’essentiel : c’est comme un monde parallèle dont vous avez les clés. Et encore, il s’agit seulement de vos activités sur les réseaux sociaux. Vous êtes plutôt à l’aise avec les secrets que vous y partagez. Les risques de démasquage existent mais ils sont faibles… Et paradoxalement les rapports, études, cris d’alarmes et projets de lois pour protéger la vie privée se multiplient. Mais vous savez comment protéger votre jardin secret. C’est aussi pour cela que votre mode de partage le plus courant, c’est l’image (c’était d’ailleurs le sujet du précédent article) : elle vous permet de dire sans dire, de faire parler l’image sans parler de vous (cf les propos de Laurence Allard ici-même).

Les réseaux sociaux ont su s’adapter à cette volonté de confidentialité des utilisateurs. Ils proposent sans cesse de nouvelles fonctionnalités, comme Pinterest et ses tableaux secrets, invisibles pour les autres utilisateurs. Les plateformes les plus en vogue actuellement correspondent bien à cette tendance : avec Snapchat on envoie des messages éphémères qui ne seront conservés que si on active une option. Mais ce paradoxe qui consiste à avoir des activités secrètes sur le web social ne date pas d’hier. Dès les années 2000, des sites permettant d’écrire son journal intime en ligne, sous pseudonyme, sont apparus, avec la possibilité d’en verrouiller complètement l’accès ou de l’autoriser aux autres diaristes virtuels pour dialoguer avec eux. Les traders qui utilisent Snapchat constituent un exemple assez frappant parce que cela signifie qu’ils font davantage confiance à ce réseau qu’aux outils que leur propose leur entreprise, pourtant censée assurer une sécurité maximale en termes de confidentialité.

En tout cas, ces mondes coexistent le plus souvent au bon vouloir de l’utilisateur, avec parfois des questionnements : “Est-ce que je publie cette photo ? Trop intime ? Puis-je parler de mon conjoint publiquement ?”. Si on veut percer à jour vos secrets, il faut chercher, faire des recoupements, trouver les failles, les contradictions, les traces. Les journalistes qui enquêtent en utilisant les réseaux sociaux ne se contentent pas d’ouvrir Twitter et de lire un flux.

Comment garder ses secrets ? Avec des clés, des mots de passe.

Comment garder ses secrets ? Avec des clés, des mots de passe.

 

Le mythe de la transparence

On associe beaucoup médias sociaux et transparence, alors qu’au contraire ils offrent la possibilité de construire une image de A à Z, de pousser l’artifice jusqu’au bout dans la représentation de soi-même. Les mannequins qui postent des photos d’eux au réveil sur Instagram ne mentent sans doute pas : ce sont vraiment des photos prises au réveil (hashtag #WokeUpLikeThis). Mais avant d’arriver à cette photo, il y a probablement eu une mini-séance “photos selfie”, avec des essais, des ratés, et on n’en aura que la version finale. On est en fait vraiment très loin du journal intime, ce qui ne veut pas dire que la volonté de créer un lien avec le public n’est pas en elle-même sincère. L’expressivité d’un ado qui publie sans cesse des selfies de toute sorte ne relève pas d’une absence de pudeur ou d’exhibitionnisme. On fait circuler un message de manière consciente (ce qui ne signifie pas forcément qu’on le fait avec recul et distance) pour donner une certaine image de soi-même. C’est un mode d’existence relationnel, comme peuvent l’être les “blogs extimes’ (Laurence Allard en fait une analyse approfondie ici). Evidemment, la maîtrise de ces outils est encore inégale et le portrait fait plus haut correspond à quelqu’un qui sait parfaitement les utiliser à son avantage. Mais il ne fait pas de doute que nous allons vers ce type d’usages. On peut aussi penser aux “blogs extimes” dont parle Sébastien Rouquette dans cet article : on se confie en choisissant soigneusement son identité et en dissimulant qui l’on est IRL, avec même des cas d’impostures identitaires où on se réinvente complètement.

Là où il est particulièrement problématique d’associer transparence (comprise comme absence de secrets) et réseaux sociaux, c’est dans la sphère politique. On ne peut pas considérer que les réseaux sociaux facilitent la transparence entre politiques et citoyens. C’est peut-être même l’inverse : vous ne saurez jamais ce que Manuel Valls se dit en se rasant en lisant son Twitter. Nous reviendrons sur le cas particulier de la communication politique et de la place du secret sur ces plateformes dans un prochain article.

>> Et vous, considérez-vous que vos secrets sont à l’abri sur les réseaux sociaux ?

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