8
Dec
2014
3

Le monde des YouTubeuses, une utopie du web ?

Est-il plus difficile d’émerger sur YouTube quand on est une femme ? C’est la question que l’on peut se poser en regardant le Top 100 français des chaînes YouTube. Quelles sont les chaînes les plus populaires ? Celles de Norman, Cyprien, Mister V, Cauet… De l’humour, de la musique et des jeux vidéos : leurs vidéos plaisent à plusieurs millions d’utilisateurs. Les femmes, elles, commencent à apparaître à partir de la 24e place seulement (sur le critère du nombre d’abonnements) : Andy Raconte, qui parodie les problèmes de filles, Enjoy Phoenix, qui donne des conseils beauté ou encore Natoo, qui propose des courts sketchs humoristiques. Quelques exceptions sur une liste pourtant longue.

Une difficile émergence

Cette faible représentation des femmes parmi les chaînes populaires n’est pas un problème spécifiquement français. La Youtubeuse Solange te parle fait le même constat en observant le Top 100 monde des chaînes YouTube, dans une vidéo intitulée “Les 5 YouTubeuses les plus influentes”. Pourquoi les femmes les plus populaires sur YouTube sont-elles des créatrices de chaînes beauté, alors qu’il y a tant d’autres sujets à aborder ? Solange donne quelques explications au Café des Médias :

Je trouve que les femmes sont plus sujettes aux critiques, aux commentaires insultants. Pour réussir il faut travailler deux fois plus. La beauté est un petit cocon, et les femmes baignent déjà dans cet univers avec les magazines féminins, cela les délasse. C’est comparable aux vidéos gaming du côté des hommes, qui est également un entre-soi.

Ce flot de commentaires sexistes, Solange le subit d’une manière particulièrement vive quand elle aborde certains thèmes pour ses 55 000 abonnés :

Il faut une personnalité très forte pour accepter ces commentaires. C’est un medium très intime, où on se met en scène, on joue. Je travaille sur la nudité, hors sexualité, et c’est compliqué sur YouTube. Pour autant, je ne me vois pas sur un autre support : YouTube me tient à coeur parce que c’est ludique. C’est un lieu d’expérimentation.

 

En septembre 2013, dans une vidéo de 30 minutes vue près d’1,5 million de fois, Marie, alias Enjoy Phoenix, fait ce qu’elle appelle une “mise au point”. Elle raconte, avec colère et tristesse, qu’il est souvent difficile de supporter les critiques et les commentaires dégradants à son égard, que ce soit sur son poids, sa vie privée ou ses vêtements. Depuis, elle continue à tourner des vidéos mais les insultes sur son physique sont toujours d’actualité.

C’est aussi dans une vidéo que la YouTubeuse Natoo résume tout ce qu’elle a pu lire dans les commentaires, sur les forums et sur les réseaux sociaux à propos des femmes qui osent être drôles et avoir de l’humour. Elle reprend une phrase qu’elle lit souvent : “Tu es drôle pour une fille !”. Le ton est léger et ironique, mais le problème est posé.

 

Evidemment, la violence des commentaires sur Internet n’est pas un plaisir réservé aux YouTubeuses. Toutes les personnalités exposées le connaissent bien. La comédienne et YouTubeuse américaine Lisa Schwartz en a fait même une vidéo parodique. Mais il est décuplé pour les femmes. Un climat qui renvoie à un sexisme ambiant plus général dans la communauté YouTube, dérivé de celui qui existe dans la communauté des jeux vidéos. Il est longuement décrit et analysé par Mar_Lar dans un billet de blog intitulé : “Sexisme chez les geeks : pourquoi notre communauté est malade et comment y remédier”.

Qu’en pensent les Youtubeurs masculins ? Gonzague, 700 000 abonnés avec sa chaîne Gonzague TV, donne son avis au Café des Médias :

Dans l’humour, il y a des femmes qui réussissent, mais c’est vrai qu’elles sont moins visibles que les femmes qui font des tutoriels beauté. Pourquoi est-ce que ces tutoriels ont autant de succès ? C’est parce qu’on est sur des vidéos qui jouent sur la proximité et qui favorisent l’achat de produits. C’est la prescription et la recommandation de la meilleure copine ! On suit les conseils de quelqu’un qu’on a l’impression de connaître.

Pour lui, il y a un autre facteur important à prendre en compte : l’âge des utilisateurs de YouTube.

Il ne faut pas oublier qu’ils sont très jeunes. Ce qui marche, ce sont les vidéos générationnelles. Mes vidéos qui parlent de politique ne vont pas forcément interpeller des adolescents de 14 ans. L’humour joue beaucoup sur la connivence. Je sais par exemple très bien que certaines vidéos vont être moins virales que d’autres car elles ne plairont pas aux jeunes, qui constituent l’essentiel de la communauté YouTube.

Une créativité qui n'a pas de genre

Tout cela étant dit, les Youtubeurs interrogés, qu’ils soient des hommes ou des femmes, insistent particulièrement sur l’importance de ce support comme outil d’expression, où les projets les plus fous et les plus créatifs sont permis. Pour Solange, le jeune âge des utilisateurs de YouTube est un frein qui peut être écarté :

Il y a des femmes très jeunes qui me suivent, ce qui montre qu’on peut les intéresser avec quelque chose de différent. Il est nécessaire qu’il y ait sur la plateforme une offre très variée. Pour cela, c’est essentiel d’avoir l’audace de le faire sans se soucier du regard des autres, paradoxalement. Cela existe dans le monde anglo-saxon et cela commence à arriver en France, timidement.

Une offre variée et de qualité : on touche peut-être là le point sensible. Pour Gonzague, YouTube est en tout cas propice à la création de nouveaux formats :

YouTube est un laboratoire de créativité. On pensait que le renouveau de la création aurait lieu sur les chaînes TNT, versus les chaînes hertziennes. Alors qu’aujourd’hui les nouvelles écritures et les nouveaux formats se font sur le web. Sur la TNT il n’y a pas grand-chose en termes d’inventivité, de nouveauté.

YouTube est un vivier de talents, désormais extrêmement puissants. Certains sont devenus des médias à part entière. Andy, Natoo et Enjoy Phoenix ont beau être minoritaires en tant que femmes, leur influence n’en est pas moindre, au contraire. Elles ont toutes les trois plus d’un million d’abonnés et sont des vedettes de YouTube, à la tête de petits empires, qui grandissent chaque jour. Et qu’elles mettent parfois au service d’associations qui défendent les femmes (lutte contre les violences conjugales par exemple), précise Solange. Girls Online, le premier livre de la YouTubeuse Zoe Sugg, alias Zoella, a récemment battu des records de vente. Enfin, elles jouent un rôle de modèle très fort auprès de leurs abonnées.

Ce rôle de modèle devrait être encouragé par YouTube selon Céline Haentzler, membre du réseau Girls in Tech :

La vidéo est un média puissant, et très utile pour les femmes qui souhaitent monter un business dans la Tech. Pour autant, je ne pense pas qu’on puisse parler de sexisme car rien n’empêche les femmes de créer des vidéos, mais peut-être qu’elles manquent de modèles auxquels s’identifier. YouTube pourrait agir là-dessus en communiquant davantage et en mettant en avant les succès féminins.

Encourager les initiatives des femmes, combattre les commentaires sexistes, mettre en avant des contenus originaux… Ce projet pourrait être entrepris par YouTube. Contacté par le Café des Médias, Google n’a pas souhaité se prononcer sur la question.

Une chaîne à soi

Nelly Quemener, Maître de Conférence à l’Institut de Communication et des Médias de Paris-III, relève une part de féminisme dans les tutoriels beauté. Sur le blog Womenology, elle les décrit comme un outil d’émancipation (pour les hommes comme pour les femmes) : ils permettent à l’internaute de développer son réseau de recommandations personnalisées et de construire une certaine image de soi, même quand elle est loin des normes dominantes. Le déguisement, le travestissement et le jeu sont en effet très courants sur YouTube. La comédienne américaine Jenna Marbles, suivie par plus de 14 millions d’abonnés, a par exemple fait une vidéo intitulée “Comment faire croire aux gens que vous êtes beau”. Elle a été vue plus de… 59 millions de fois :

Pour Monique Dagnaud, sociologue au CNRS spécialiste des médias et d’Internet, ces tutoriels beauté, fondés sur une culture de l’entraide, correspondent à une utopie du web.

Ce fourmillement de tutoriels beauté montre que c’est un monde vivant, avec une grande puissance de diffusion. On peut parler d’utopie du web parce que les tutoriels sont à mettre en rapport avec la culture du partage désintéressé qui existe sur le web, et ce depuis la mise en réseau des individus dans les années 1970. Le tutoriel est un vecteur de cette culture du don / contre-don.

Et que dire des marques qui ont envahi les vidéos (en particulier les tutoriels beauté) à travers le placement de produit ? C’est pour Monique Dagnaud le modèle économique lié à cette culture du partage :

Quand Internet est devenu un média de masse, la culture collaborative n’a pas disparu, mais la culture marchande a fait son apparition. Alors cette culture du partage s’est articulée avec une économie collaborative.

Mais si les YouTubeurs qui sont en tête des classements gagnent très bien leur vie et réussissent à mener de très belles carrières, les modèles économiques pour les créateurs de vidéos sur le web sont encore fragiles, pour les hommes comme pour les femmes. Si le sexisme sur YouTube est indéniable, il renvoie en fait à un problème sous-jacent : sur une plateforme qui ne fonctionne pas sur la prescription et la recommandation, il est extrêmement difficile de proposer des contenus à la fois singuliers, originaux et susceptibles de plaire au plus grand nombre. Chacun est producteur et diffuseur de ses contenus, avec un risque inhérent : noyer des pépites. L’entrée de Facebook sur le marché de la vidéo complexifie encore le jeu pour les créateurs de contenus.

L’utopie existe bel et bien. Après Une Chambre à soi de Virginia Woolf, voici… une chaîne YouTube à soi ! Mais c’est une utopie ambiguë et extrêmement mouvante.

11 Responses

    1. Emmanuelle Patry

      Selon Monique Dargaud, la monétisation de ce type de contenu entre dans le cadre de l’économie collaborative, c’est pour cela qu’elle emploie ce terme et je pense qu’elle est très au fait de sa définition Wikipédia ;). Le but est justement de ne pas en avoir une vision péjorative, il ne ne faut pas voir cela comme une définition de ce concept. Mais bien entendu, votre point de vue se défend aussi. N’hésitez pas à approfondir, cela m’intéresse.

  1. strateman@gmail.com'
    John

    “Mais bien entendu, votre point de vue se défend aussi. N’hésitez pas à approfondir, cela m’intéresse.”
    Ca fait l effet inverse de le dire après s etre accroché á son propos …

    1. Emmanuelle Patry

      Je n’ai pas vu l’ombre d’un argument dans le commentaire dont vous parlez et pourtant c’est un vrai débat. Sauf si on considère qu’un lien wiki est un argument :) #bisousquandmême

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