13
Sep
2015
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Le selfie est-il vraiment narcissique ?

Si vous avez visité des lieux touristiques cet été, vous avez aperçu ces innombrables perches à selfie près de tous les monuments. Vous vous êtes exclamés devant ce triomphe du narcissisme sur les réseaux sociaux. Enfin vous êtes tombés sur cet article qui décrit la mode du selfie post-divorce. C’est le pompon ! Ils se séparent, et ils en font un selfie. Avant de vous fendre d’un éditorial sombre sur le possible déclin de notre civilisation, respirez un bon coup ! Tout n’est peut-être pas perdu, loin s’en faut !

Le selfie est-il vraiment narcissique ?

Le selfie paraît tellement égocentrique, pourquoi poser la question la narcissisme ?

Du côté de France Inter, la réponse est tellement sûre que la question est de savoir… si on peut se noyer dans son selfie, tel Narcisse ! Pourtant, on ne fait pas des selfies pour se replier sur soi-même. On fait des selfies pour témoigner, pour exprimer quelque chose. Et on les partage beaucoup. Sur Instagram, sur Facebook. Un vrai réflexe pour la jeune génération, en recherche de l’appréciation des autres à travers un “like”. Quand Aglaé, la fille ado de votre voisine Mireille, fait des selfies improbables dans la salle de bain avec le maquillage de sa mère, elle recherche secrètement votre approbation. Alors n’hésitez pas à liker, même si le fard à paupières rose bonbon et le vernis à paillettes, ce n’est pas votre truc. C’est ce qu’explique Pauline Escande-Gauquié dans son dernier ouvrage, Tous selfie ! :

Les selfies piquent là où ça démange : retrouver l’estime de soi en éprouvant un maximum de satisfaction narcissique par un simple clic. Le selfie offre ainsi un regard dans le spectacle du monde, où le selfie est à la fois regardant et regardé”

Laurence Allard va jusqu’à dire que le selfie est un portrait de soi dans le monde. Narcisse ne faisait pas de selfie. Il était fasciné par son image, sans savoir que c’était lui-même qu’il contemplait… Il n’aurait jamais pensé à poser devant la Joconde, et on est quasiment sûrs qu’il ne portait de vernis à paillettes. Et puis, le selfie est international. Il n’a pas de langue, pas de frontière. Il a cet aspect familier et convivial qui plaît tant aux politiques. Ils s’en servent pour donner une image de proximité et gommer la fracture avec les citoyens – fracture qui n’en est pourtant pas moins réelle. Derrière une exploitation qui paraît naïve, grotesque, derrière les perches à selfie, il y a donc quelque chose de bien moins superficiel qui se trame.

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Le selfie politique, où l’art de se montrer proche du commun des mortels.

 

Le selfie, le dernier-né d'une longue tradition photographique

Le selfie, contrairement à ce qu’on pense, n’est pas né de la dernière pluie. Derrière une apparence de trivialité, il est issu d’une longue tradition photographique. L’autoportrait est né avec les premières photographies, au XIXe siècle. Mise en abyme par des artistes du XXe comme Andy Warhol, cette tradition s’est poursuivie avec l’ère du photomaton. Un peu plus tard, Thelma et Louise passent leur temps à se photographier, et font même un selfie. Quinze ans de télé-réalité ont rendu la mise en scène de soi acceptable, banale puis omniprésente. Au début des années 2000, les industriels ont proposé cette option d’image inversée dans les smartphones, une option qui a donné naissance à un genre photographique à part entière : le selfie.

Les selfies d'Andy Warhol.

Les selfies d’Andy Warhol.

Le vrai changement avec le selfie, et il n’est pas mineur, c’est le partage sur les réseaux sociaux. Ce qui se cache derrière le selfie, c’est le besoin théâtral de médiatiser son expérience, l’exigence d’être dans l’événement et d’en témoigner in vivo, comme le décrit Pauline Escande-Gauquié :

Le selfie est le témoin d’un individu vivant en temps réel dans l’urgence, d’une génération qui colle aux exigences de l’instant, cherche à remplir un vide par l’intensité du présentisme.”

L’individu d’Instagram vit sa vie comme un roman-photo. Une véritable addiction qui le conduit à capter ses expériences plutôt qu’à les vivre. Le selfie crée une combinatoire entre action et émotion, ce que Laurence Allard appelle “le double agir communicationnel” : ce genre de photographie exacerbe une situation, imitant des émotions. On en revient aux selfies d’Obama et d’Hollande, exhibant sourires et chaleur humaine. Le mensonge n’est donc pas loin.

Dans cette construction d’une “réalité augmentée”, le travestissement et le masque oblitèrent les expériences que font les individus. On n’aura que le meilleur, un certain cadrage, le meilleur angle, la bonne lumière, un filtre, quitte à dissimuler des pans entiers de réalité. Pauline Escande-Gauquié compare ces images aux fragments de Roland Barthes :

“Le fragment implique une jouissance immédiate, c’est un fantasme de discours, un bâillement de désir (…) L’autofiction selfique est une libération partagée, une catharsis collective du désir de voir et d’être vu.”

Elle cite André Gunthert, pour qui la société de consommation transforme en spectacle le processus de consommation. Se photographier devant une oeuvre d’art n’est donc pas un rite narcissique mais une nouvelle forme d’appropriation ! Et au-delà, il voit dans la prise photographique selfique un caractère innovant. Le selfie peut-il être de l’art ? Evidemment, on ne parle pas du selfie de votre voisine Mireille sur son tapis de yoga.

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,  Martin Paar, “The Selfie Stick”

Le selfie, l'invention d'un mode de subjectivité

Il est peut-être temps de redonner au selfie ses lettres de noblesse. Il n’est pas un simple avatar, comme le décrit cet excellent article de Laurence Allard. C’est une véritable pratique expressive, dont s’emparent les artistes. Comment le selfie peut-il être un art ? Pauline Escande-Gauquié compare le selfie artistique à une performance artistique dans son livre Tous selfie ! :

“En développant ses propres récompenses et événements photographiques, et en entrant dans une logique marchande de l’art, le selfie cherche à gagner ses galons de reconnaissance. (…) La photographie mobile est une nouvelle sorte d’image qui, par son statut hybride, encourage chez certains i-photographes une démarche artistique dans leur pratique.”

Cédric Blanchon - série de selfies - The Corporation

Cédric Blanchon – série de selfies – The Corporation

Mais cette dimension créative du selfie ne se limite pas au monde de l’art. Tous les selfies ne se ressemblent pas, chacun a sa manière de faire des selfies. Théâtre de passions humaines et de célébrations instantanées, le selfie est pourtant loin d’être standardisé : il y a des selfies, des usages. Comment comparer le selfie des heureux divorcés au selfie touristique ? Cet auto-portrait en interaction avec les autres n’est pas toujours bon enfant. Son usage est souvent provocateur, voire transgressif. Le selfie dérange… La vraie question, et c’est la conclusion de Pauline Escande-Gauquié, est donc peut-être de savoir s’il faut interdire le selfie :

“Le selfie s’inscrit dans le fameux casino cosmique dont parle Georges Steiner, ce lieu digital où la quête de la notorité (…) pousse à se frayer un chemin pour atteindre l’attention du public. Mais peut-on interdire aux gens de vouloir atteindre le cosmos ?”

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