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Apr
2015
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La déconnexion des élites : dans une banque ça donne quoi ?

Les élites tombent-elles de l’armoire numérique ? En mars 2013, Laure Belot, journaliste au Monde, publiait un article intitulé “Les élites débordées par le numérique”. Cet article a eu un tel retentissement que la journaliste a décidé d’enquêter sur ce sujet. Deux ans plus tard paraît donc le livre La déconnexion des élites. Comment Internet dérange l’ordre établi. Elle parle d’une société dont les élites peinent à prendre le train du numérique, et ce dans tous les domaines : éducation, recherche, industrie, banques… Un constat sans appel et un miroir peu gracieux pour une réalité que les usagers du numérique ne connaissent que trop bien. Comment cette déconnexion se manifeste-t-elle ? Quelles sont ses conséquences et surtout comment y remédier ?

Vous vous souvenez peut-être de Jean-Michel, ce voisin qui poste des photos de ski nautique sur Facebook. Il est temps de vous en dire un peu sur lui. Il a 52 ans, il vit à Levallois-Perret et il fait partie du comité exécutif d’une grande banque, Le Crédit Mignon. Il a ce qu’on appelle un poste à responsabilités. Il n’aime pas qu’on l’appelle “senior” parce qu’il se trouve très dynamique. Au quotidien, Jean-Michel utilise beaucoup les nouvelles technologies. Il joue à Candy Crush sur son smartphone, il regarde Top chef en replay (il adore la cuisine, même si lui-même ne cuisine pas), poste des photos de bateau sur Picasa et aussi sur Facebook comme vous avez pu le remarquer à vos dépens. Il lui arrive même de discuter sur des forums de passionnés de ski nautique pour trouver le parfait équipement. Le ski nautique, c’est du sérieux. Et puis, il a abandonné son abonnement Canal+ pour un abonnement Netflix, car il aime bien regarder des séries télévisées en famille.

Jean-Mi initie son fils au ski nautique et en fait profiter ses amis Facebook.

Jean-Mi initie son fils au ski nautique et en fait profiter ses amis Facebook.

Pourtant, Jean-Michel se sent parfois dépassé. Il ne comprend pas toujours le comportement de sa fille. Noémie, 14 ans, passe son temps sur son téléphone à envoyer des photos bizarres à ses amis. Des émoticônes, des photos d’elle avec des mots bizarres et des hashtags partout. Elle passe des heures à regarder des tutoriels de maquillage sur YouTube et elle fait des petits cris stridents quand sa star préférée poste une nouvelle photo sur Instagram. Et puis elle est extrêmement susceptible. Elle se met en colère quand il lui demande d’éteindre sa tablette la nuit ou encore quand il ne met pas de smiley dans ses textos : “On dirait que tu me fais un reproche si tu ne mets pas un smiley”. Non vraiment Jean-Mi trouve que la communication avec une ado accro à Snapchat, c’est compliqué.

Noémie et ses congénères, un mystère pour Jean-Mi.

Noémie et ses congénères, un mystère pour Jean-Mi.

Mais les ados sont de toute façon des êtres farfelus et lunatiques, c’est bien connu. Non, tout irait parfaitement bien si Jean-Michel Vernochet ne se sentait pas aussi dépassé au bureau. Bien sûr il ne peut le dire à personne car cela lui coûterait son poste de directeur de filiale au Crédit Mignon, mais il ne comprend pas un traître mot de ce que raconte le directeur de la filiale numérique. Jean-Mi a l’habitude des langues étrangères, il a même quelques notions de chinois, mais quand Monsieur Digital fait une présentation, il ne “capte rien” comme dirait sa fille. Il le surnomme l’OVNI, il le voit bien rentrer chez lui en voiture volante comme dans Matrix. Il a assisté à de nombreuses conférences et suivi des formations sur le sujet ; il est donc conscient du fait que sa filiale doit se “digitaliser”. Mais concrètement il ne sait pas à quoi cela correspond. Jean-Charles, un consultant à lunettes fraîchement sorti d’HEC, lui fournit des recommandations stratégiques sur la “digitalisation” (ce mot magique) de la banque, mais il n’arrive pas à les mettre en pratique. En même temps, cela lui fait bizarre de recevoir des conseils d’un geek qui porte des bretelles à 25 ans. En fait, il ne se sent pas concerné par le numérique, même quand il passe sa pause déjeuner à échanger des bonnes pratiques sur Skype avec Philou, ancien champion régional de ski nautique (spécialité Slalom). La banque va très bien, merci, revenez dans 10 ans Jean-Charles, et allez embêter quelqu’un d’autre.

Le chiffre d'affaires du Crédit Mignon va bien, merci.

Le chiffre d’affaires du Crédit Mignon va bien, merci.

Oui mais dans 10 ans, ce sera trop tard. Et même dans 5 ans. Le secteur bancaire est désormais pris d’assaut par les startups, qui investissent tous les terrains que les grandes banques laissent en friche numérique. Transfert d’argent, prêts de particulier à particulier, paiement sans contact… Ces startups qui innovent dans ce domaine ont même un nom : on les appelle les “FinTech”. Pour Philippe Hélin, économiste, il y a même un vrai risque que les banques se fassent “ubériser”. Le titre de son livre - Apple, Bitcoin, PayPal, Google: la fin des banques ? - en dit long sur les transformations à l’oeuvre. Un jour, Jean-Charles parle à Jean-Michel de Diane, une de ses anciennes camarade de promotion qui a développé une application qui permet de bien gérer son budget. Une application qui rencontre un grand succès, avec plusieurs centaines de milliers de téléchargements en quelques mois. Jean-Michel hausse le sourcil et lève les yeux un instant, et se demande si rencontrer cette jeune punk ne serait pas une bonne idée. Mais il n’en fait rien, et repart pour une énième réunion sur le thème “L’IT au service des clients” avec Monsieur Digital.

Monsieur Digital et Jean-Mi peuvent-ils se comprendre ?

Monsieur Digital et Jean-Mi peuvent-ils se comprendre ?

Quelques mois plus tard, la startup de Diane est rachetée par La Société Maline, un des concurrents du Crédit Mignon. Entre-temps, Jean-Charles a changé de mission pour dispenser des conseils que personne n’écoute ailleurs, mais quand il apprend la nouvelle, il est quand même un peu grognon. Il déjeune avec Jean-Mi et lui suggère de faire un stage dans une startup qui propose un système de prêt bancaire entre particuliers. Jean-Mi se surprend à accepter. Une expérience extrêmement enrichissante : “J’en suis sorti grandi”, raconte-t-il quelques mois plus tard au magazine Les Finances c’est cool. Il initie alors des chantiers numériques importants et a enfin l’impression de comprendre Monsieur Digital. Mais bon, les prez à la Steve Jobs et les chaussures en crocodile au Crédit Mignon, cela reste too much : ils ne vont quand même pas aller faire du ski nautique ensemble…

Les élites traditionnelles comme Jean-Michel sont sidérées par la nouveauté, et leur méconnaissance des bouleversements engendrés par le numérique est souvent profonde, les conduisant malheureusement à des errements stratégiques majeurs. Mais cette déconnexion n’est pas une fatalité. Cette énergie extraordinaire déployée dans de nombreux domaines par les acteurs du digital, les élites en perçoivent les signaux et les conséquences dans leur activité. Il est donc urgent de raccrocher les wagons et de les aider, souvent malgré elles, à monter dans le train. Ce qu’elles font souvent avec une facilité déconcertante une fois qu’elles ont dépassé la peur de la technologie. L’avantage de cette déconnexion, c’est qu’elle permet à de nouvelles élites d’émerger. Un renouvellement qui accélère la métamorphose de la société… et qui force les législateurs à faire preuve de créativité, notamment dans le secteur bancaire !

>> Et vous, quel conseil auriez-vous donné à Jean-Michel ?

Laure Belot raconte comment est né son livre La déconnexion des élites :


Laure Belot – La déconnexion des élites par Librairie_Mollat

4 Responses

  1. cassandra@moustic.fr'

    Encore un article de fond, intéressant et complet ! Bravo pour votre liberté de ton.
    Attention en revanche le lien vers l’article “Les élites débordées par le numérique” renvoi à une page non trouvée.

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