15
Feb
2015
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La culture de l’image, ou l’invention d’un nouveau langage

Sur le web, nous sommes abreuvés d’images, partout, tout le temps. De très nombreux services nous permettent de diffuser ces images et parmi eux certains sont très populaires (Instagram, Flickr, Pinterest). Toutes les secondes, plus de 2000 photos sont mises en ligne sur Facebook et 70 millions d’images sont partagées chaque jour sur Instagram. Des chiffres qui donnent le vertige. Parler de “culture de l’image” résonne alors comme une évidence, voire comme  un cliché qui ne veut plus rien dire. Pourtant, vivre dans un environnement d’images, aussi diverses soient-elles, n’est pas un fait culturel anodin et mérite d’être interrogé. Alors, que renferme la formule “culture de l’image” ?

L'omniprésence de l'image

L’omniprésence de l’image sur le web ne fait pas débat. Et si elle ne fait pas barrage aux autres formes de contenu comme le son ou le texte (ce dont on avait déjà parlé ici dans un récent article sur la viralité de l’audio), elle est extrêmement puissante. Comment peut-on rendre raison de cette hégémonie ?

Pour Laurence Allard, Maître de Conférence en Sciences de la communication à l’IRCAV Paris-III/Lille-III, le succès de l’image sur le web s’explique par la facilité avec laquelle elle peut être diffusée et partagée :

On parle en effet la montée du web visuel depuis quelques années, avec le développement d’un ensemble de services d’expression et de socialisation comme Facebook. Leur point commun est qu’ils permettent de partager du contenu facilement, sans avoir besoin d’une page personnelle ou de coder. Le remix est la base de l’expression du web : généralement on ne crée pas de contenu, on se contente de puiser dans cette immense base de données pour partager.

Une des images les plus partagées sur Flickr en 2014.

Une des images les plus partagées sur Flickr en 2014.

L’atout essentiel de l’image ? Sa grande plasticité, qui permet de multiples ré-appropriations. Et selon cet article de Rue89, plus on partage une image, plus on l’abîme : en effet, plus une image est diffusée, plus elle est modifiée, altérée, transformée. André Gunthert, Maître de Conférence en Sciences sociales à l’EHESS et enseignant-chercheur en histoire visuelle, nous explique pourquoi :

Il y a une marge de manoeuvre importante quant à l’interprétation de l’image : contrairement à un texte, sa signification n’est pas fermée, ce qui offre beaucoup de possibilités d’appropriations. On joue avec les signes et leur ambiguïté. On s’amuse aussi avec l’aspect citationnel : beaucoup de ces images sont des emprunts et elles nous permettent de faire allusion aux éléments fondamentaux de notre culture, comme quand on cite une réplique de film.

Cependant, cette plasticité n’est pas sans poser problème : on n’est pas tous égaux devant l’image. Nous sommes envahis par les images sur une base d’ignorance, sans éducation commune à leur analyse, ce que déplore André Gunthert :

La formule “culture de l’image” laisse entendre que nous avons tous la même, mais c’est en fait une culture sauvage, hétérogène, sans apprentissage commun. On peut avoir des appréciations très différentes, et c’est souvent assez pauvre, ce qui est dommage. On est très en retard ! On l’a vu sur les réseaux sociaux pour le prix World Press : les discussions sur l’esthétique de l’image se limitent le plus souvent à une comparaison avec la peinture ou à l’usage de Photoshop…

La photographie lauréate du prix World Press 2015, décerné à Mads Nissen.

La photographie lauréate du prix World Press 2015, décerné à Mads Nissen.

 

Une image carte postale

Le partage d’image, s’il est facile et ludique, n’en est pas pour autant vide en termes de message. C’est une interaction sociale à part entière, comparable à la carte postale décrite par Jacques Derrida : l’image partagée sur Facebook ou Instagram est une image “adressée à”. Ce qui compte n’est pas l’image en soi mais le fait d’interagir avec une image. Pour Laurence Allard, il s’agit de se mettre en scène sans pour autant dévoiler son intimité :

Les images sont la matière interactionnelle du web parce qu’on préfère utiliser des images plutôt que des mots. On protège son intimité et on s’implique moins en partageant un contenu déjà existant. On fait parler l’image sans parler de soi. On l’a vu pendant les élections présidentielles de 2012. On partageait beaucoup de caricatures, de dessins comiques. Il y avait une homogénéité sur Twitter autour du rire, ce qui amoindrissait les affrontements politiques entre citoyens, les différences d’opinion politique pourtant bien réelles.

"Croisons-les" par Guillaume TC. Les images humoristiques et les détournements ont fleuri sur les réseaux pendant la campagne présidentielle de 2012.

“Croisons-les” par Guillaume TC. Les images humoristiques et les détournements ont fleuri sur les réseaux pendant la campagne présidentielle de 2012.

Partager une image c’est donc d’une certaine manière parler de soi sans trop en dire en jouant sur la polysémie : “comprenne qui pourra”. Mais André Gunthert tient à nuancer ce discours :

On peut dire des choses assez profondes sur soi en utilisant une image. Mettre un acteur en photo de profil sur Facebook, c’est dire quelque chose sur sa personnalité. Le langage de l’image est ouvert. Il peut être très stéréotypé mais aussi très subtil, singulier. Un emoji peut faire passer un message très fin, il y a une grande richesse dans les possibilités d’expression de ce point de vue-là.

Autrement dit, l’image est non seulement sociale mais aussi conversationnelle : on parle de soi sur un mode non verbal, et on crée un lien social. Pour Laurence Allard, ce n’est pas un hasard si les images de nourriture en gros plan inondent les réseaux sociaux. Elle compare ce partage de photographies à la table telle qu’elle est analysée par Kant : c’est un espace public, convivial, qui symbolise le vivre-ensemble, abolissant la frontière entre le réel et le virtuel.

Anne-Laure, du blog Bonjour Darling : "Je suis amoureuse des images"

Anne-Laure, du blog Bonjour Darling : “Je suis amoureuse des images”

 

Faire parler l'image : un nouveau langage ?

Partager une image, c’est aussi y associer un texte, des emoji, des smileys : des images hybrides qui constituent un système de signes comparable à un nouveau langage. Le selfie en est l’archétype, associant l’action et sa représentation. Un mode d’existence à part entière selon Laurence Allard :

Dans le selfie, l’action et la représentation ne forment qu’une seule et même expérience. Dans un snapchat, faire la photo fait partie de l’action. C’est ce que j’appelle l’existentialisme digital. C’est un mode d’existence très répandu chez les plus jeunes. Le terme “une photo de soi” n’a pas de sens pour eux. L’image est synchrone par rapport à leurs activités.

Des fidèles font un selfie avec le Pape.

Des fidèles font un selfie avec le Pape.

Autrement dit, le selfie est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Souvent décrit comme le symptôme du narcissisme 2.0, et renvoyé à de l’exhibitionnisme, il est en réalité tourné vers les autres. On s’exprime par contenus interposés et on enrichit la conversation avec des signes comme les emoji, avec un usage langagier fondé sur l’expérimentation. Et si ce langage est très utilisé par les nouvelles générations, il est à la portée de chacun, comme nous le rappelle André Gunthert :

Les plus jeunes sont très à l’aise avec ce nouveau langage et expérimentent beaucoup. Mais cela a toujours été le cas : les jeunes générations réinventent les modes d’expression, et les autres générations suivent. C’est intéressant d’observer comment les quarantenaires et cinquantenaires s’en emparent. C’était inimaginable il y a quelques années !

Devenir actif dans la circulation de l'image

Pinterest est un réseau social où les utilisateurs épinglent des images, regroupés dans des tableaux. Cette plateforme a moins de succès en France qu’aux Etats-Unis et elle peine à attirer le public masculin. Cela étant dit, les usages qui s’y développent dans l’hexagone ne manquent pas d’intérêt selon les observations de Laurence Allard :

On peut avoir l’impression que Pinterest est simplement une vitrine. Mais ce qui est étonnant c’est la manière dont les utilisateurs se l’approprient. Chaque praticien numérique se singularise par l’usage qu’il fait d’un service. Il y a des mises en relation inattendues, des détournements. Par exemple des micro-commerces et des petits entrepreneurs qui vont s’en servir pour vendre des produits.

Les images de décoration  affluent sur Pinterest.

Les images sur le thème de la décoration affluent sur Pinterest.

Des détournements que l’on observe aussi sur d’autres réseaux sociaux, de l’utilisation de Snapchat comme outil de micro-reportage à l’exploitation de Tumblr comme support de mobilisation pendant les émeutes de Ferguson en passant par le mouvement “Je suis Charlie” en janvier dernier.

Anne-Laure, créatrice du blog Bonjour Darling, a un compte très populaire sur Pinterest : plus de 112 000 personnes sont abonnées à ses “épingles”, c’est-à dire aux images qu’elle sélectionne et agence dans ses tableaux. Elle nous raconte ses activités et ce qu’elle y cherche :

Je suis amoureuse des images, et Pinterest est une source d’inspiration formidable, avec un contenu de qualité. On crée nos tableaux comme on décore une pièce. Cela devient un espace où l’on se sent bien et on peut avoir son jardin secret avec les tableaux cachés. Cela encourage la créativité : c’est l’idée par l’image, et cela crée des échanges intéressants !

A Bordeaux, Anne-Laure est devenue une ambassadrice Pinterest. Elle y organise des événements avec la communauté Pinterest bordelaise.

A Bordeaux, Anne-Laure est devenue une ambassadrice Pinterest. Elle y organise des événements avec la communauté Pinterest bordelaise.

Pour André Gunthert, le véritable changement dans la culture de l’image aujourd’hui c’est que l’on peut participer à la circulation des images. Elles deviennent des formes de médiation ouvertes à tous, sans barrière de langue :

Avant on avait une consommation passive des images, alors que dorénavant on les fait circuler voire on les fabrique. On a beaucoup parlé ces dernières années des outils et des innovations techniques mais ce qui est vraiment intéressant ce sont les usages. La nouveauté n’est pas que dans les outils : Facebook, c’est une co-production d’une firme et de ses utilisateurs. Ce sont eux qui guident les innovations. On cherche à enrichir leur expérience, par des détails qui vont modifier considérablement leur pratique, comme le “drag & drop” ou les vidéos en “autoplay”.

L'autoplay Facebook : les vidéos démarrent automatiquement, ce qui modifie l'expérience utilisateur.

L’autoplay Facebook : les vidéos démarrent automatiquement, ce qui modifie l’expérience utilisateur.

Le langage qui se développe autour de l’image est en pleine métamorphose, et ce ne sont pas les outils qui en sont la cause mais bien la manière dont les utilisateurs se les approprient. La formule “culture de l’image” soulève donc un grand nombre de questions, qui font l’objet de travaux universitaires dont nous avons voulu vous donner un modeste aperçu !

Et vous, à quoi pensez-vous quand on vous parle de culture de l’image ?

10 Responses

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  9. sitter.martin@gmail.com'
    Sitter Martin

    Bonjour,
    Cet article m’intéresse beaucoup.
    Je rédige un mémoire sur l’image, j’aurais aimé avoir quelques informations quant à cet article ; notamment les sources que vous utilisez ou le nom des personnes des citations que vous insérez.

    C’est un article très complet, que j’admire beaucoup. Nice job !

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