16
Jan
2016
6

Coulisses : la “vraie vie” des Youtubers et instagramers

Il y a quelques mois, la blogueuse et Youtubeuse Essena O’Neill quittait les réseaux sociaux avec fracas dans une vidéo. Elle y explique en pleurs à quel point son existence est factice. S’en est suivi un buzz monumental, avec des milliers d’articles et des centaines de milliers de commentaires d’internautes stupéfaits Dans cette vidéo, Essena, 19 ans, annonce aussi qu’elle quitte Instagram et YouTube et qu’elle crée son propre site, avec un appel aux dons auprès de sa communauté. Début janvier, elle annonce qu’elle écrit son premier livre sur les coulisses des réseaux sociaux. De très nombreux commentateurs, y compris dans le milieu des Youtubeurs, dénoncent une stratégie calculée. Que ce soit vrai ou non, il est intéressant d’analyser pourquoi cette vidéo a crée de tels esclandres sur la toile, et ce que cela révèle de l’écosystème des Youtubers et Instagramers.

Pour décrypter le phénomène Essena O’Neill, nous avons fait appel à Laurence Allard, sémiologue et Maître de conférence à l’Université Paris-III-IRCAV. Pour elle, il y a un paradoxe dans l’attitude d’Essena O’Neill, qui veut quitter les réseaux sociaux… et crée un blog :

Elle a grandi à l’ombre des écrans et pourtant elle croit encore au dualisme digital : il y aurait une vie connectée, et une “vraie vie” vue comme un idéal. Pourtant, sa vie entière est construite autour d’une sociabilité connectée. Quand elle quitte les réseaux sociaux, elle ne se déconnecte pas. Elle se connecte autrement. La vraie pour elle c’est en fait faire des vidéos sur Vimeo et avoir son propre blog, des espaces perçus comme non mercantiles. Or il ne faut pas entretenir ce mythe de la déconnexion, notre vie est faite de connexions et de déconnexions, et le meilleur n’est pas dans “la vraie vie” non connectée. Nous n’avons qu’une vie hélas !

 

Essena est très critique à l’égard d’Instagram et de Youtube : elle accuse ces plateformes de façonner un idéal féminin impossible à atteindre et une réalité et elle a supprimé ses comptes (plusieurs millions de followers), ce qui a déclenché un élan de sympathie de ses fans mais aussi beaucoup de critiques. Ses détracteurs l’accusent de faire de la récupération avec un coup de com’ parfaitement maîtrisé. Selon Laurence Allard, la question de la sincérité d’Essena n’est pas ce qui est le plus intéressant. Elle nous explique pourquoi cette jeune fille a déchaîné un tel buzz :

C’est très simple, elle dévoile les coulisses peu reluisantes de l’univers du blogging féminin. Les séances photo interminables, devoir toujours être “parfaite”, les vêtements envoyés par les marques qu’elle n’aime pas, les photos-montages… Elle a supprimé presque toutes ses photos et en a conservé une dizaine avec une description de ce qui se passait vraiment pour elle à ce moment-là. Elle met aussi à jour tout un système, un monde d’adultes qui fait du profit et un business de l’apparence moralement discutable.

Quant aux fans, ils ont reconstitué les vidéos et les photos. Un travail patrimonial impressionnant qui laisse sur la toile des miettes de son existence numérique (comme cette photo Instagram ci-dessous) mais qui ne génère plus aucun profit. “Si c’est gratuit, c’est vous qui êtes le produit” est un credo qu’il est nécessaire de rappeler régulièrement. Ne plus appartenir à l’économie marchande du web, c’est peut-être ce qui est le plus fort dans l’acte symbolique d’Essena :

Ce sont des plateformes dont nous sommes les produits. Nous en créons les contenus. Faire de sa vie une vie bonne à être photographiée sur Internet, c’est devenu un métier, dans une économie mercantile. C’est peut-être la scène de socialisation la plus marchande qui soit, avec des identités numériques à vendre. A cela Essena oppose un autre système, le crowdfunding. Ce sont les fans qui la financent, ce qui la rend auto-suffisante et indépendante par rapport à Google et Facebook.

Et au-delà de la dénonciation de cette économie (“je n’aimais pas ce collier” / “c’était un post sponsorisé par une marque”), il y a une dimension psychologique forte qui ne peut pas se réduire à un simple “pétage de plombs” :

Il y a bien sûr chez Essena toutes les pathologies créées par la vie connectée, dont la névrose du like (“Je suis belle donc je me fais tout le temps screener”, la vie sous captures d’écran, le vlog qui devient une télé-réalité de sa propre vie, la tyrannie de la chronologie, faire un plan média avec sa propre existence.

On expliquait dans un autre article à quel point le selfie, loin d’être narcissique, était au contraire une marque de volonté de reconnaissance. La rupture avec Youtube et Facebook est aussi liée à toutes ces pathologies. Mais elles ne sont pourtant pas propres à telle ou telle plateforme :

Ces plateformes sont devenues des scènes sociales. Mais elles restent une interface technique. Essena croit en une “nature” de ces interfaces, qui seraient normatives au point d’aliéner totalement son existence. Instagram serait synonyme d’assujettissement au like, Vimeo serait “pur”. L’important c’est la manière dont on vit connecté, la plateforme n’est qu’une interface de médiatisation.

Dans sa vidéo “Narcissisme 2.0″, la YouTubeuse Solange Te parle décrit sa démarche. Dans le livre qu’elle vient de sortir (et dont on parlera bientôt plus longuement), elle en fait un texte dont voici un extrait. Elle décrit son existence numérique, le double 2.0 de son identité civile :

Des écrans se sont interposés entre la vie et moi. Je ne sais plus faire la part entre l’imaginaire et la réalité. Je cherche la reconnaissance. J’ai soif d’éternité. Je suis incapable de relations privées. Je dois fournir sans cesse des signes de mon activité sous peine de disparaître. Pour être heureux vivons cachés mais ça c’était avant. Maintenant soyons visibles et faisons envie. Je suis vue, donc je suis. Tu me regardes, donc j’existe. Je désire autant que je dénigre cette visibilité, notre thérapie aux yeux du plus grand nombre infini de “likes”. Les chiffres disent combien j’existe. (…) Ce n’est pas une pure dilatation de mon ego, simplement j’essaie d’échapper à la conscience de n’être que moi-même. (…) Et toi, comment fais-tu pour exister ?

Allez le livre de Solange ! Et merci à Laurence pour ses précieuses analyses.

1 Response

  1. Pingback : Le Café des Médias Page Not Found - Le Café des Médias

Ajouter un commentaire